Chapitre 3: La distance après les années lycée.

Je crois que j’étais assis sur l’un des bancs les plus banals que l’on ait conçu. Ma tête était penchée vers le ciel et je pensais à haute voix ce que j’avais retenu de mes cours de mathématiques durant les années lycée.
Celle que j’aime appeler « ma muse », était allongée sur le banc. Ses jambes pendaient à moitié dans les airs, sa tête était posée sur mes genoux et elle paraissait m’écouter de toute son âme, en regardant à quelques nuages près, dans la même direction que moi.
- Tu vois, il y a une infinité de nombres entre deux et trois. On dit même que la distance qui sépare deux et trois est infiniment grande, ma muse.
Pour acquiescer, elle exerçait avec sa tête une légère pression sur mes genoux que je ne pouvais ignorer.
- De plus, dis-je d’une voix un peu plus volumineuse, la distance qu’il y a entre vingt et trente est infiniment grande aussi!
Et sans qu’elle n’eut le temps d’acquiescer une seconde fois, j’enchainais: cela voudrait dire que l’infini qui se trouve entre vingt et trente est infiniment plus grand que l’infini qui se trouve entre deux et trois! Ma muse… Je suis perdu et désespéré! Ne viens-tu pas m’aider?
- Ce que tu me racontes me plait beaucoup, mais je ne pense pas avoir les compétences requises pour t’éclairer davantage…
Un long silence avait laissé le temps aux nuages de changer de formes tandis que ma muse intervenait comme pour finir sa phrase:
- Cependant il est assez étrange de se dire que lorsque nous sommes collés, l’un contre l’autre, il n’y ait tout d’un coup plus rien entre nous.

— Lindo Gargiulo

Chapitre 2: Les albums photos doivent restés où ils sont.

Alors que l’horloge avait dépassé de peu midi, ma famille et moi déjeunions. Ce jour-là nous avions sorti la table au centre de la terrasse pour la première fois cet été, et une espèce d’euphorie pouvait se lire derrière n’importe lesquels de nos actes. Ma mère faisait plein d’aller et retour entre la cuisine et la terrasse pour, comme à son habitude, s’assurer que personne ne manque de rien. Mon père avait dépoussiéré et ouvert une de ces plus vieilles bouteilles de vin qui mijotait au sous-sol. Quant à mon petit frère, lui, il ne pouvait plus s’arrêter d’énumérer des souvenirs. Il lui arrivait même d’en raconter plusieurs à la fois sans pour autant que tout soit confus. Pendant cette longue tirade nostalgique, mon père et moi même aimions intervenir pour le corriger ou rajouter des détails aux souvenirs. Ce qui était curieux, c’est que personne n’était jamais d’accord sur aucun d’eux, que ce soit à propos d’une couleur, d’un lieu ou même d’un prénom. Mon frère têtu comme il est, voulait prendre les albums photos pour appuyer ses propos. Ceci-dit, ma mère ne ratant aucun morceau des débats sur nos réminiscences, dit en même temps qu’elle déposait les entrées sur la table: “Laisse dont ces albums où ils sont mon fils. Les photos sont cruelles et vicieuses. Sans elles, nos souvenirs sont bien plus beaux.”

— Lindo Gargiulo